Le GEM
Ferrures et problèmes orthopédiques...
Le syndrome de la diagonale

Eric PERREAUX, Maréchal-ferrant
3, rue d'Errues, 7830 Théricourt - BELGIQUE
isabelle.scournaux@skynet.be


1. INTRODUCTION
Avant tout ferrage, le maréchal-ferrant observe les allures du cheval, ses aplombs, ses pieds. Il dialogue, selon les cas, avec le cavalier, le moniteur, le vétérinaire, l' éleveur.
A partir de toutes ces données, il construit sa ferrure.
Il est aussi très intéressant d'observer le cheval dans son milieu de vie. Actuellement, beaucoup de chevaux de sport et autres passent 22h/24h dans un box. La taille moyenne des chevaux a augmenté pour répondre à des critères précis de sport et autres. Paradoxalement, la surface et la gestion des boxes est restée la même. Dans ces conditions, le cheval présentant des déformations liées à une situation de vie exiguë ne fait que de les amplifier.
Ces déformations se font sur les diagonales du cheval. Cela accentue les asymétries. Dès lors, le cheval aura dans son déplacement un mouvement asymétrique. Ces déformations asymétriques seront sources de boiteries complémentaires. C'est ce que l'on définit comme étant le syndrome du diagonal.
On constate chez un grand nombre de chevaux que leurs pieds présentent un volume différent, tant aux antérieurs qu'aux postérieurs. La différence de volume entre leurs deux pieds est généralement croissante avec la taille du cheval. Celle-ci, créée artificiellement par l'homme, pénalise le cheval tant pour se nourrir que pour se déplacer sur une surface restreinte.

2. OBSERVATIONS
Pour bien percevoir les asymétries, il est utile de bien observer le cheval (poulain) avant le déferrage ou le parage. Le cheval doit être observé dans sa position de repos (position du cheval en boxe).
Il y a deux diagonales:
  • une diagonale formée par le petit pied antérieur et du petit pied postérieur.
  • une diagonale formée par le grand pied antérieur et le grand pied postérieur.
Au plus le ferrage ou parage a dépassé le temps imparti, au plus les asymétries seront marquées.

2.1. Antérieurs
Beaucoup de chevaux de grande taille (plus de 1,65 m au garrot) présentent aux antérieurs un petit pied à talon redressé et un grand pied à talon fuyant. Cette conformation correspond à des chevaux qui, lors du repos, se tiennent avec le grand pied (généralement plat car pied porteur) positionné en avant et le petit pied en arrière. Conformation que l'on retrouve plus rarement chez les chevaux de moins de 1,65 m et dans les races pures (exemple: chevaux ibériques).

Pour bien cibler ces deux pieds, il faut observer de profil les pieds antérieurs:
  • Lorsque la ligne des talons et la ligne de la face pariétale sont parallèles, ceci permet de dire que ces pieds sont conformés naturellement (le petit pied aura les parallèles plus verticales que le grand pied).
  • Dans le cas où ces deux lignes ne sont pas parallèles, on peut se poser la question de savoir si cela tient d'une erreur de parage ou d'un autre problème soit traumatique, pathologique,
  • Lorsqu'il y a parallélisme entre talons et face pariétale et que le petit pied se trouve en avant ou sur le même plan que le grand pied, cela indique probablement une pathologie, un traumatisme, …, présent, passé ou futur.

En cas de doute pour différencier le pied porteur (plat) du petit pied, il suffit de déposer de la nourriture sur le sol ; pour se l'approprier, le cheval fait le grand écart longitudinal (grand pied en avant – petit pied en arrière avec appui des talons).

2.2. Postérieurs
Sur les pieds postérieurs, on observe que dans une grande majorité des cas, ceux-ci présentent aussi deux volumes différents en proportion moindre que les antérieurs.
Le postérieur dans la diagonale du pied antérieur porteur (grand pied) est à son tour plus développé que le postérieur dans la diagonale du petit pied.
Le pied postérieur le plus développé correspond au membre postérieur porteur.
L'autre pied, plus petit de volume, correspond au membre postérieur propulseur.
Au repos, le pied le plus volumineux est positionné en avant et le pied le moins volumineux est positionné en arrière.
Il a été constaté que le pied correspondant au membre propulseur présente dans de nombreux cas la pince en dedans. Tandis que le pied correspondant au membre porteur présente la pince en dehors.

3. ASYMETRIE

Il est observé que les défauts asymétriques sont liés à l'hérédité ainsi qu'à la taille des géniteurs.
Le cheval asymétrique naît avec la conformation exposée ci-avant.

3.1. Cause originelle
Durant toute la gestation, sauf les premières semaines, le poulain ne se retourne pas dans le ventre de sa mère. Il reste en position incurvée plus ou moins accentuée selon sa taille future.
Il est observé que les défauts asymétriques sont liés à l'hérédité ainsi qu'à la taille des géniteurs.

La crinière tombe dans la plupart des cas du côté du petit pied antérieur, ce qui tend à croire que la position in utero du poulain détermine sa conformation future.

Nous avons donc à la naissance un poulain de grande taille asymétrique avec une musculature dorsale plus courte du côté incurvé (côté crinière) avec pieds et aplombs différents. C'est peu perceptible durant les premières semaines de sa vie car la position au pis n'accentue pas l'asymétrie congénitale.

3.2. Causes supplémentaires

3.2.1. La mise à l'herbe
Dès la mise à l'herbe (voir la litière de paille), il est entraîné, par sa morphologie innée, à brouter en position de grand écart longitudinal. L'abondance de l'herbe dans nos régions entraîne le poulain à garder cette position de façon prolongée sur de petits déplacements.

3.2.2. Le box
Le cheval est mis au box, avec de la paille comme litière, l'abreuvoir d'un côté et la mangeoire de l'autre côté. Dans cette situation, il garde la position du grand écart pour manger la paille, le foin, … Il s'y déplace en position incurvée dans un même sens.
Cette position 22h/jour accentue l'asymétrie des quatre membres et renforce le rétrécissement musculaire du côté incurvé. Dans cette vie passive (non naturelle), le cheval se forge une musculature de type statique. Lors de sa mise au travail (vie active), le cheval doit utiliser ces mêmes muscles dans un effort dynamique. Cela entraîne des entraves au bon fonctionnement du cheval.

4. DEPLACEMENT DU CHEVAL
La situation de box (ou d'herbage trop abondant) entretient et favorise l'asymétrie. Chez ces chevaux, l'axe des épaules et l'axe du bassin ne sont ni parallèles ni horizontaux. La musculature est plus courte du côté incurvé (côté crinière). La combinaison des différentes données précitées fait que ces chevaux asymétriques, se déplaçant sur une ligne, le font soit "en crabe", soit "en ondulant". Lorsqu'ils sont longés sur le cercle, ils préfèrent généralement tourner dans le sens de l'antérieur porteur, soit le grand pied (hors crinière). C'est notamment la poussée du membre propulseur situé à l'intérieur du cercle qui provoque ce mouvement.

Dans sa monte, le cavalier tentera entre autres de le rendre symétrique, selon son niveau d'équitation et du degré d'asymétrie du cheval. Ceci de une à deux heures par jour alors que, vu ses conditions de box (ou d'herbage trop abondant), le cheval fait l'opposé durant 22 à 23 heures.

4.1. Le rôle du maréchal-ferrant
Dans son travail, le maréchal-ferrant peut intervenir, tant dans la vie passive (box) du cheval que dans sa vie active.
Dans la vie passive, le maréchal-ferrant a un rôle de "kinésithérapeute". En reculant les appuis de la diagonale du pied porteur et en avançant les appuis de la diagonale côté crinière (postérieur propulseur). Il aura ré axé épaules et bassin et donc aidé à équilibrer la musculature dorsale.
Dans la vie active, le maréchal, en rétablissant les axes paturon-pied des membres postérieurs permet à ceux-ci de fonctionner dans un plan rectiligne. En plus du bien-être (voir boiteries complémentaires) que cela apporte au cheval, cela aide ces chevaux asymétriques à se déplacer sur la droite de façon rectiligne.

4.2. Comment procéder ?

4.2.1. Antérieurs
Le grand pied a une avalure plus prononcée en pinces tandis que le petit pied a une avalure plus prononcée en talons. Cette pousse des pieds différente accentue l'asymétrie du cheval. Le maréchal devra y veiller lors du parage. Il est important que celui-ci soit effectué dans les délais impartis.
Le choix du fer du grand pied facilite le mouvement de celui-ci.
Un fer, sans pinçon, avec une pince biseautée, est monté sous le grand pied et ferré plus long en talons afin d'y augmenter la surface d'appui et aussi de reculer l'appui du membre.
Ce fer diminue le bras de levier du grand pied et facilite le mouvement de celui-ci. La voûte du fer couvre les parties sensibles de la sole.
Le petit pied sera ferré juste avec la muraille en pinces et juste en talons. Ceci a pour conséquence d'avancer l'appui du membre.
Attention : chercher à amener le petit pied en avant avec un fer muni d'une extension en pince risque de créer des étirements au niveau de la muraille et de la ligne blanche (conséquence : bascule de la troisième phalange, seime, etc.). Ceci, si l'on maintient le cheval (poulain) dans une situation propice au développement de son asymétrie.

4.2.2. Postérieurs
Le pied propulseur a une avalure plus prononcée en interne et aura les parties externes (fin de mamelle, quartier, talons) redressées.
Le fer est garni en externe; la branche interne est diminuée sur sa largeur. Il est posé juste en pince (pour avancer l'appui du membre), talons et à l'interne du pied.
Le pied porteur aura une avalure plus prononcée en externe et aura les parties internes (quartier, talons) redressées. Le fer sera posé avec garniture en quartier et talons internes avec la surface d'appui du fer augmentée sous le pied interne. Ferré juste avec la muraille en externe avec une branche moins large. Le pied est ferré plus long en talons. Ceci permet de reculer l‘appui du membre ainsi que d'avoir entre autres une action préventive sur l'usure du jarret.
En rectifiant les axes paturon-pied, on change les appuis, les articulations fonctionnent dans un axe rectiligne, donc, plus d'efficacité et moins d'usure précoce. Le cheval ferré de cette façon est plus symétrique dans ses allures. Au fur et à mesure des améliorations, la ferrure doit être adaptée.

4.2.3. Remarque
Il existe plusieurs degrés d'asymétrie. Chez certains chevaux, ils se manifestent tantôt uniquement aux antérieurs, tantôt uniquement aux postérieurs. C'est en général le côté sur lequel tombe la crinière qui donne des indications. Dans de rares cas, la logique des diagonales n'existe pas. Lorsqu'un pied ou un membre ne rentre pas dans la logique de la diagonale, il est utile de pousser l'investigation. Ceci peut en effet indiquer une boiterie passée ou future.

Ces constatations sont le fruit de plusieurs années d'observation et de fiches signalétiques établies sur près de 400 chevaux.
Quelques chiffres :
66 % des chevaux observés ont plus d'1,65 m.
71 % des chevaux de plus d'1,65 m portent la crinière à droite.
72 % des chevaux de plus d'1,65 m rentrent dans le syndrome du diagonal.

5. LE ROLE DU VETERINAIRE
Le fait de connaître le sujet du syndrome du diagonal pour un vétérinaire lui est utile dans la pratique. Par exemple : lors d'une visite d'achat d'un cheval asymétrique, il peut avertir l'acheteur potentiel des conditions de vie et de travail qui lui sont propres. Il peut aussi l'avertir des différents risque de boiteries complémentaires. Voir exposé du Docteur François SIVINE.

6. LE ROLE DES PROPRIETAIRE ET CAVALIER
Il est important que les conditions de vie du cheval, dans notre cas asymétrique, lui soient adaptées. Autant dans sa vie passive que dans sa vie active. Cela évite d'accentuer ses défauts.

6.1. Vie active
Le rôle du cavalier a son importance. En effet, un cheval asymétrique demande une monte adaptée à sa morphologie.
Le cheval (ou le poulain) asymétrique doit se trouver, en extérieur, sur un terrain pauvre quitte à lui donner un complément alimentaire. Celui-ci doit être disposé à une hauteur qui ne l'incommode pas pour se nourrir. Ceci évite au cheval de passer de longues heures en position de grand écart longitudinal.

6.2. Vie passive
Si le box est de rigueur, la litière ne doit pas être consommable par le cheval. La mangeoire doit être établie de façon à ce que le cheval puisse y manger sans devoir faire le grand écart. Exemple : mur plein en dessous de celle-ci.
Le foin (préfané, luzerne, …) doit être mis dans un bac prévu à cet effet. Celui-ci est placé à une hauteur évitant un cheval de prendre une position de grand écart longitudinal. L'abreuvoir et la mangeoire doivent de préférence se trouver sur un même mur. Ceci évite au cheval de s'incurver de l'un à l'autre, ce qu'il fera le plus souvent dans le même sens.
La taille du box doit être en rapport avec la taille du cheval.

7. LE ROLE DE L'ELEVEUR
Comme on constate que l'asymétrie du cheval est liée à l'hérédité, l'éleveur a sa part de responsabilité dans le choix des reproducteurs.

8. CONCLUSION
Le pourcentage de réussite de voir diminuer, voire supprimer l'asymétrie est directement liée aux compétences du maréchal-ferrant, du propriétaire du cheval, du cavalier et du vétérinaire. Si l'une des parties n'assume pas son rôle, l'ensemble du travail est voué à l'échec. Dans la positive, le cheval présentera de meilleures capacités au sport et les risques de boiteries liées au syndrome du diagonal en seront diminués.
L'homme a fabriqué un cheval "artificiel" de par sa taille et il est important d'y répondre en le mettant dans des conditions de vie "artificielles".


Sommet